Dossiers
"Florence Aubenas"
Le Quai de Ouistreham : POUR ou CONTRE
| Le Quai de Ouistreham : POUR ou CONTRE |
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Le Quai de Ouistreham de Florence Aubenas, Editions de l’Olivier, 276 pp, 19 euros.
POUR De multiples petites touches concrètes dépeignent sa situation : le travail chez un particulier, le syndicalisme "féminin" mal perçu, les périodes de test non payées, les longues heures de trajet, etc. "Les femmes veulent toutes faire du nettoyage, mais elles ne comprennent pas qu’il ne suffit pas d’en avoir envie pour y arriver", râle le directeur d’une compagnie de ménage. Au passage, elle apprend le mépris. "Tu verras, quand tu seras femme de ménage, tu seras invisible", assène Victoria, une collègue rencontrée dans une manif’. Florence laisse parler sa subjectivité, comme autant de touches de vécu plus que de jugements. Comme ces idées naïves qui lui passent par la tête lorsqu’elle cherche un emploi pour la première fois. Elle choisit soigneusement ses exemples parmi une multitude de scènes vécues. Les « pétages de plomb » et les incohérences à Pôle Emploi frappent. Au cœur de ces scènes de terrain, elle complète par de l’info brute. Elle questionne des militants au cœur du cortège d’une grève contre la crise. Eh oui, même si « Ouistreham » se lit comme une histoire (vraie), il reste bien un ouvrage journalistique. A lire presque d’une traite, tellement la plume est habile. Mais pas par curiosité maladive de bobo. Simplement parce qu’on a envie de comprendre les rouages de ce travail précaire. Comment il s’installe ? Comment il perdure ? Comment il faut six mois à Florence pour obtenir le CDI « idéal »... 2h30 de ménage par jour, sauf le week-end, payé au tarif de la convention collective, soit à peine plus que le SMIC. Le sésame. Léa Lejeune CONTRE Un flop. Voilà, en un mot, comment résumer Le quai de Ouistreham, le nouveau livre de Florence Aubenas. C’est bien écrit, vivant, drôle ou attendrissant parfois, jamais méprisant. Mais le sentiment qui domine après ces quelques 250 pages est la déception. L’idée de départ, pourtant, était bonne. Loin des grands discours sur la "crise", il s’agissait d’aller sur le terrain et de tenter de mesurer, concrètement, les retombées et les manifestations de ce ralentissement économique. La démarche journalistique, elle, était courageuse. Se déguiser, s’inventer une nouvelle identité, vivre loin de ses proches pendant de longs mois et occuper des emplois aussi épuisants physiquement que mentalement, tout cela pour rompre la distance entre le journaliste et la réalité qu’il tente de restituer, c’était osé.Le problème, c’est qu’à la fin de ce livre censé rendre compte de ce qu’était vraiment la crise, le lecteur n’en sait pas tellement plus qu’au départ. Aucun chiffre, par exemple, n’est donné sur l’évolution du chômage. Aucun point de comparaison n’est fourni. Impossible de savoir, donc, s’il était plus difficile de trouver un emploi au premier semestre 2009 (période où Florence Aubenas a réalisé son étude) qu’en 2008. En compilant une galerie de portraits et d’expériences professionnelles, le bouquin n’atteint pas son ambition initiale, celle de « mieux rendre compte de la crise », de la mesurer. Le livre se transforme même souvent en un journal intime, certes juste et poignant, d’une femme dans la précarité absolue. "Vis ma vie de pauvre", en quelque sorte. Ou comment éduquer un public érudit, instruit, au niveau de vie confortable, à la réalité de la précarité en France. C’est le sentiment qui m’a envahi : l’auteure s’adresse à la "France d’en haut", à qui il faut expliquer que "Pôle Emploi" est désarmé et manque cruellement de moyens, que beaucoup d’employeurs trichent et profitent d’une conjoncture économique difficile (heures sup’ non payées, droit du travail bafoué…), ou que même quand on veut travailler, on ne peut pas toujours. Oui, la vie, c’est dur, surtout celle de femme de ménage. Oui, trouver du travail, c’est difficile. Mais est-ce vraiment nouveau ? La méthode journalistique de Florence Aubenas, elle aussi, interroge. Comment a-t-elle pu survivre financièrement, alors qu’elle avait renoncé à toute allocation et ne gagnait que quelques centaines d’euros par mois ? Il est probable que la reporter, qui indique "avoir mis de l’argent de côté" avant de réaliser ce reportage, avait un petit matelas, pour "voir venir". Ce qui introduit inévitablement un biais entre elle et les gens dont elle voulait partager la réalité quotidienne. Un autre point m’a également gêné. Le narrateur est souvent omniscient, oublie d’ouvrir les guillemets quand il cite quelqu’un, n’explique pas comment il a obtenu certaines informations. D’où un ton de roman qui tranche avec l’objectif affiché de conduire un travail journalistique rigoureux. Se pose enfin une question, cruciale selon moi : que souhaite faire Florence Aubenas de ce bouquin ? J’aimerais personnellement qu’elle le porte, sur le plan politique. Agir, et pas seulement décrire. Pour qu’ici, le droit du travail soit respecté ; que là, l’inspecteur du travail s’assure que les employés travaillent dans la dignité ; que partout, on donne à "Pôle Emploi" les moyens de remplir sa mission. Son statut l’y autorise : écoutée, reconnue, populaire, Florence Aubenas peut faire entendre sa voix jusque dans les plus hautes sphères de l’Etat. Et doit le faire. Sinon, tout ce pataquès n’aura servi à rien. Clément Repellin Dernière mise à jour: 02-03-2010 19:37
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